RÉFLEXIONS TOUS AZIMUTS

Opinions individuelles et contradictions

Dans le cadre des débats entre amis au sein d’un groupe de discussion, il a plu à un participant de soumettre à notre appréciation le thème suivant : « Interférence religieuse dans la politique dans les pays en développement : Défis et perspectives ».

D’entrée de jeu, je souligne qu’il s’agit d’un thème au sujet duquel une publication dans une revue spécialisée est programmée. Il va sans dire (mais c’est mieux en le disant) que les éléments de cet échange, repris dans ce billet, sont soumis aux droits d’auteur.

Le lecteur du présent billet devra donc en tenir compte.

Je ne me suis pas privé de réagir dans le vif, tel le sujet est passionnant. Mais j’ai voulu y aller avec tellement d’entrain que j’ai envoyé ma réaction dans le groupe de discussion dans l’intervalle de quinze minutes. Sans même demander à l’auteur de ce thème quelle était la problématique qu’il envisageait aborder, je me suis lancé dans mes observations préliminaires, avec un brin provocateur, à l’endroit de cet auteur, mon cher ami, qui avait consécutivement à sa proposition de thème, affirmé (avec une pointe d’humour) qu’il ne souhaitait pas l’avis des juristes, philosophes, économistes de notre groupe de discussion.

En tout état de cause je ne résistai pas longtemps à l’envie de réagir à ce thème, d’où ces observations préliminaires que je lui fis, ce 21 avril 2020, m’étant installé le temps d’un échange entre amis, dans le rôle « imaginaire » d’un président de jury.

Je souligne d’entrée de jeu, que seuls de légères modifications ont été apportées au message original (introduction de la citation de Adama TRAORE au sujet de Cheik Anta Diop ; de même certains noms de pays ou références à certains concepts connexes ont été volontairement supprimés).

« OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES SUR LE THÈME

Tel que formulé, l’on est amené à considérer que ce thème souffre d’abord d’une boulimie sémantique. 

  1. Parler d’« INTERFÉRENCE DU RELIGIEUX DANS LA POLITIQUE…. », c’est surfer sur un concept polysémique, “POLITIQUE” revêtant tantôt un contenu philosophique (remonter à l’étymologie du terme), économique, culturel, scientifique, financier, administratif, juridique et même religieux.
  2. La notion de « PAYS EN VOIE DÉVELOPPEMENT » est une notion au contenu mouvant, avec parfois un fondement idéologique. C’est quoi le développement ? Qui décide finalement de la « VOIE DE DÉVELOPPEMENT »? Il n’est sans doute pas saugrenu de se demander quels en sont les facteurs réels et aussi les vrais acteurs ?

Sur le plan des indicateurs macroéconomiques et autres, il faut déjà noter une sorte de divergence d’appréciation des indices au niveau des organismes comme la CNUCED, le PNUD, le FMI, la BANQUE MONDIALE…. Pendant qu’il est question de « PAYS EN DÉVELOPPEMENT » dans certains cadres, dans d’autres, on parle de « PAYS MOINS AVANCES ».

 Le concept de DÉVELOPPEMENT DURABLE, lui, au contraire a un contenu plus structuré, vertueux et applicable à l’échelle planétaire , en ce qu’il vise tout simplement des modes de vie qui préservent les intérêts de l’humanité, des générations futures, de la terre dans toutes ses composantes, notamment climatique et environnementale.

  1. Le thème recèle dans son énoncé un présupposé à la limite de la vacuité. « INTERFÉRENCE RELIGIEUSE » pour le cas de certains pays dits « EN DÉVELOPPEMENT », situés en Afrique fait référence certainement aux religions importées (christianisme et islam, notamment). Qu’en est-il des religions traditionnelles africaines ?

Historiquement, le pouvoir religieux est corrélé à toutes les autres formes de pouvoir, (de l’Égypte ancienne, à la Grèce antique, l’empire romain, etc, les exemples sont légion). Aujourd’hui encore dans certains États modernes, les religions s’expriment et animent toutes les sphères de la vie sociale ( la minute de silence est d’abord un fait religieux, la plupart des jours fériés sont d’essence religieuse (Noel, Toussaint, Tabaski,  Assomption, Pâques…)), même si certains ont opté pour une séparation nette entre la religion et l’Etat.

Par ailleurs, l’on pourrait avancer que la plupart des constitutions des États modernes sont d’inspiration religieuse, on y fait mention clairement de DIEU  (voir la constitution allemande, celle des Etats fédérés américains, etc..).

Le préambule de la constitution togolaise du 14 octobre 1992 débute par cette déclaration : ” Nous peuples togolais, nous plaçant sous la protection de DIEU….”.

La constitution togolaise consacre des dispositions en faveur des gardiens des us et coutume (chefferie traditionnelle…). « Coutume » renvoie également à un ensemble de pratiques répétées, donc d’habitudes, y compris les rites religieux, etc.

  1. Parler d’ « INTERFÉRENCE RELIGIEUSE », sous-entend une intrusion, voire une emprise d’une entité dans la sphère d’action d’une autre. En réalité dans bien de contextes, le fait religieux est inhérent au fait politique. L’interaction entre le religieux et le politique a toujours caractérisé les sociétés humaines sous quelque forme qu’elles se soient constituées ( empires, royaumes, Républiques).

Sur le plan juridique, il n’y a pas de faisceaux sérieux pour évoquer la question d’interférence religieuse. La législation nationale togolaise a-t-elle prévu une « infraction d’interférence religieuse »?

L’interférence en soit, entendue comme une conjonction de faits ou de situations, ou une superposition d’éléments ou d’actions, ne saurait être considérée comme une infraction. C’est plutôt l’ingérence qui est souvent incriminée, en droit interne ou en droit international…

Pour les dynamiques propres à l’Afrique, (interaction entre religieux et politiques) les travaux de Cheikh Anta Diop sont édifiants. La doctrine qu’il défend, et qu’il nous semble opportun de mettre en exergue, étant bien entendu celle de la “RENAISSANCE AFRICAINE”.

A cet égard, Adama TRAORE, dans un article intitulé : « Cheikh Anta Diop et l’histoire de la religion africaine : les sources cosmo- théologiques philosophiques africaines des religions révélées » publié en ligne en 2017  affirmait qu’« [i]l est indéniable que Cheikh Anta Diop invite tous les africains à prendre conscience que la religion africaine est la religion nationale et que par conséquent elle constitue la base de la civilisation africaine. Elle est, en dernière instance, le rempart le plus sûr contre toute aliénation culturelle insidieuse de l’étranger […] ». (Source : Afrocencity international : https://dyabukam.com/index.php/fr/savoir/philosophie/item/766-les-sources-cosmo-theologiques-philosophiques-africaines-des-religions-revelees, consulté le 21 avril 2020).

Finalement, “l’interférence religieuse” dans l’énoncé du thème évoque plutôt une forme de saturation non pas du religieux dans l’espace public et surtout médiatique, mais de paroles et de faits dont se réclament certains ” religieux”.

Cette médiatisation ostentatoire des hommes religieux a-t-elle une incidence factuelle ou structurelle sur “LES POLITIQUES DE DÉVELOPPEMENT DES PAYS AUX RESSOURCES ÉCONOMIQUES LIMITEES”? C’est un pan de la question qu’il faudra élucider.

N’oublions surtout pas de détacher le RELIGIEUX, du SPIRITUEL. (…) Le religieux relève du “folklore” public, le spirituel relève de la sphère intime, privée.

Enfin, certains pays africains n’ont-ils pas déjà assez de difficultés à s’occuper des données quantifiables du développement économique et social, que de se fourvoyer dans les entreprises hypothétiques de mesure du développement “religieux” des citoyens ?

Je suggère tout de même que le thème initial puisse être modifié comme suit : DÉFIS ET PERSPECTIVES DE L’INFLUENCE DU RELIGIEUX DANS LES POLITIQUES PUBLIQUES DE DÉVELOPPEMENT : CAS DE L’ESPACE FRANCOPHONE OUEST-AFRICAIN ».

Telles sont, [NT] , les observations préliminaires qu’appelle le thème, que tu as eu l’amabilité de soumettre à notre réflexion. 

Genève, le 21 avril 2020,

Joseph ALANGUE ».